" Réformer les systèmes de santé est la priorité en Afrique ", Teguest Guerma, Directrice Internationale de l’AMREF.

Des injections budgétaires à court terme, des projets pilotes inaboutis et un turn-over des priorités internationales de santé ont empêché l'amélioration des infrastructures de santé publique, indispensables en Afrique. Les experts d’aide au développement sanitaire débattent.

 

Malgré une augmentation des dépenses de santé en Afrique, beaucoup de personnes ont encore un accès limité aux soins de bonne qualité. En effet, la plupart des financements visent le traitement de maladies spécifiques plutôt qu'une optimisation des systèmes de santé et l'amélioration des services dans leur ensemble, explique le docteur Teguest Guerma, Directrice Générale de l'AMREF, lors d'un forum public sur la santé maternelle et infantile, organisé par l'Institut Nord-Sud et l'Agence Canadienne de Développement International.

 

Les bailleurs internationaux devraient arrêter d'investir dans des projets basés sur une seule maladie et concentrer leurs efforts sur l'éducation sanitaire, la prévention des maladies, la formation de personnels de santé et l'amélioration des infrastructure sanitaires de base à travers le continent, ajoute le Dr Guerma, au forum sur les stratégies efficaces pour améliorer la santé maternelle et infantile en Afrique, tenu à Gatineau (Québec) en Avril.

 

"La plupart des donateurs tiennent le même discours : ' je souhaite financer un programme efficace qui permette de sauver des vies et obtenir des résultats visibles et rapides.' Personne ne veut financer l'appui institutionnel, parce qu'aller à la racine du problème prend du temps. Vous ne pouvez pas sauver des vies en une minute ou un jour et entretenir parallèlement un système de santé bien organisé, durable," explique-t-elle.

 

Une partie du problème réside dans la « faiblesse » des ministères de la santé et des systèmes de santé publique dans la plupart des pays africains, et dans leur manque d'organisation empêchant l'élaboration d'une stratégie de long terme pour l'affectation de ces dons, ajoute-t-elle. C'est pourquoi, "la coordination devrait venir des donateurs... parce que si chaque donateur vient et explique que : ' c'est ce que nous vous donnerons, c'est à prendre ou à laisser, ' le gouvernement acceptera et le mettra dans sa poche."

 

Si les donateurs n'exigent pas des conditions de financements pour s'assurer que les programmes fonctionnent, le changement n'arrivera pas, considère le Dr Guerma. "Une fois les fonds pour les projets pilotes sont épuisés, la plupart des organisations ferment les programmes et s'en vont. Si un donateur a financé un projet pilote dont on a apporté la preuve de l'efficacité, l'organisation et le donateur devrait préconiser au gouvernement le renforcement proportionnel du programme."

 

Le problème s'est accentué par les revirements constants des priorités en matière de développement sanitaire, nous explique-t-elle. "Il y a quelques années c'était le VIH/Sida, puis nous nous sommes concentrés sur la santé maternelle et infantile. Et maintenant j'entends déjà dire que nous allons nous focaliser sur les maladies non contagieuses … Tous les fonds viennent du même bateau mais le cap change trop fréquemment."

 

Intégrer des programmes spécifiques dans les systèmes de santé locaux et s'assurer qu'ils perdurent après l'épuisement des fonds est un "grand enjeu de pérennité", admet Joseph Ingram, Président-Directeur Général de l'Institut Nord-Sud. C'est pourquoi, "ce sont les projets institutionnels qui fonctionnent."

 

Cela n'a aucun sens d'injecter uniquement de l'argent dans le traitement de maladies spécifiques, confirme Teguest Guerma. Tous les traitements doivent être accompagnés de programmes d'éducation pour empêcher la transmission des maladies, de mesures pour s'assurer que les patients prennent correctement leur traitement et du personnel de santé adéquat pour garantir leur bonne administration, particulièrement chez les communautés éloignées.

 

Au lieu de cela, l'accent est trop souvent mis sur les services médicaux curatifs des hôpitaux et des centres de santé dans les grandes villes, explique la Directrice Générale. "En pratique, nos médecins prescrivent uniquement des médicaments et ne se déplacent pas dans les communautés pour des campagnes de prévention. Ils sont surmenés et souvent seuls pour tout faire; on comprend naturellement qu'ils concentrent leurs efforts sur la partie curative."

 

Selon l'AMREF, environ 5 millions de personnes atteintes du VIH sont maintenues en vie grâce aux thérapies antirétrovirales. Une enquête a révélé que les programmes de traitement contre le VIH/Sida ont mobilisé 20% à 50% des professionnels de santé dans deux pays contre 10 % dans 10 autres nations.

 

L'Afrique abrite environ 11 % de la population mondiale, mais dispose seulement de 3 % des professionnels de santé qui luttent contre 24 % de la charge de la maladie mondiale (VIH/Sida, paludisme, tuberculose…). Le continent représente également 20 % des naissances dans le monde, mais compte 40 % des décès maternels à l'échelle mondiale, dont beaucoup seraient évités si des services médicaux appropriés et accessibles étaient en place. L'Afrique a encore besoin d'un million de professionnels de santé pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement des Nations Unies, évalue Teguest Guerma. "Mais si nous ne formons que des médecins, nous n'y arriverons jamais."

 

L'autre partie du problème est un manque de personnel pour promouvoir, planifier et fournir des soins globaux, dit-elle, défendant un renforcement de la formation et de la pluridisciplinarité des professionnels de santé. Le personnel de clinique, ajoute-t-elle, peut exécuter 70 % des tâches des médecins, peut être formés plus rapidement et à un cinquième du coût.

 

Mais quelques médecins ont protesté contre une telle pluridisciplinarité, prétextant que "des infirmiers ne devrait pas rédiger de prescriptions ou faire des injections", explique-t-elle.

 

Indépendamment de qui fournit le soin, l'amélioration des infrastructures est nécessaire pour assurer un soutien approprié aux patients, ajoute le docteur Guerma. "Parfois nous avons seulement un bâtiment à notre disposition, mais nous avons besoin de médicaments, de provisions, d'équipement et d'ambulances pour transporter les patients lorsqu'ils ont besoin de soins plus intensifs."

 

Teguest Guerma considère que les partenariats publics-privés peuvent être utiles à cet égard. "Pourquoi luttons-nous, dans le secteur public, pour distribuer des médicaments antipaludéens, alors que nous avons des entreprises privées, comme Coca-cola, qui ont des systèmes de distribution déjà bien établis ?"

 

Traduit de l’anglais - Laurent Vogel, pour CMAJ (Canadian Medical Association Journal)